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Analyse - De Jean-Paul II à François

Bertrand Hériard-Dubreuil, aumônier national, analyse la nouvelle donne du travail à l’aune de Laudato si’

Bertrand Hériard-Dubreuil, jésuite, a été directeur du Centre de recherche et d’action sociales (CERAS) et de la revue Projet. Il est l’aumônier national du MCC depuis la rentrée

Défendre l’homme au travail est un souci constant des papes dans leurs écrits. Citons notamment Rerum novarum en 1891 sur la condition ouvrière ou Laborem exercens (LE), l’encyclique de Jean-Paul II survenant dans un contexte de chômage de masse (1981). Avec Laudato si’ (LS), François borne la question du travail par deux autres préoccupations, écologique et sociale. Bertrand Hériard-Dubreuil s.j. ancre son analyse sur l’avenir du travail dans une lecture comparée des deux encycliques (LE, LS) .

Laudato si’ parle peu du travail en comparaison de Laborem exercens, l’encyclique qui reprend et systématise tout l’enseignement social de l’Église sur ce point. Pourtant, on est frappé à la fois par la continuité des thématiques et le changement de perspective : une nouvelle lecture des récits de la Genèse permet de ré-enchanter le travail et de donner une nouvelle perspective au chômage, dans les limites de notre écosystème.

Réinterpréter la Genèse

Les deux encycliques présentent le travail comme une continuation de l’œuvre de création en s’appuyant sur le même livre de la Genèse. Mais si Jean-Paul II cite seulement le premier mythe de la Création (Gn 1,1-2,3) et insiste sur la notion de « dominer la terre », le pape François réinterprète le premier en s’appuyant sur le second (Gn 2,4-3,25) .

« Il est important de lire les textes bibliques dans leur contexte, avec une herméneutique adéquate, et de se souvenir qu’ils nous invitent à « cultiver et garder » le jardin du monde (cf. Gn 2, 15). Alors que « cultiver » signifie labourer, défricher ou travailler, « garder » signifie protéger, sauvegarder, préserver, soigner, surveiller. Cela implique une relation de réciprocité responsable entre l’être humain et la nature. Chaque communauté peut prélever de la bonté de la terre ce qui lui est nécessaire pour survivre, mais elle a aussi le devoir de la sauvegarder et de garantir la continuité de sa fertilité pour les générations futures » (LS, 67).

Plafond environnemental

Cette nouvelle mission du travail permet de comprendre l’insistance sur la notion de limites (41 occurrences ) : celle de la nature humaine (LS, 6) déjà constatée par Benoît XVI, celle des intérêts immédiats (LS, 11), des ressources naturelles (LS, 22 et 106), des offres de consommation (LS, 34). Car le mythe moderne du progrès matériel est sans limite (LS, 78). Le pape conclut son tour d’horizon en réaffirmant l’espérance chrétienne sur la capacité de l’humanité à prendre en main sa destinée : « Cependant, il est possible d’élargir de nouveau le regard, et la liberté humaine est capable de limiter la technique, de l’orienter, comme de la mettre au service d’un autre type de progrès, plus sain, plus humain, plus social, plus intégral  » (LS, 112).

Plancher social

Cette lecture renouvelée de la Genèse ouvre de nouvelles perspectives pour le chômage. Laborem exercens dénonçait la plaie du chômage en fustigeant le sous-développement en ces termes : « Alors que d’une part des ressources naturelles importantes demeurent inutilisées, il y a d’autre part des foules de chômeurs, de sous-employés, d’immenses multitudes d’affamés » (LE, 18).

Le pape François dénonce également le chômage imposé à des populations entières (LS, 51), mais appelle plutôt à la pleine activité. Il affirme ainsi : « Tous, nous pouvons collaborer comme instruments de Dieu pour la sauvegarde de la création, chacun selon sa culture, son expérience, ses initiatives et ses capacités » (LS, 14).

Dans un ouvrage publié en 2017, la Commission famille et société de la Conférence des évêques de France (CEF) plaide, quant à elle, « pour une société de pleine activité » – et non plus seulement le partage de l’emploi comme la Commission sociale l’avait souhaité en 1988 . Le nouveau texte valorise des initiatives locales comme « Territoire zéro chômeur » ou celles qui rendent visibles le travail domestique, associatif et bénévole. Il déplore que ces formes de travail, qui ne donnent pas lieu à rémunération (travail gratuit), n’entrent pas dans la création de richesse comptabilisée par des indicateurs comme le PIB.

Ainsi Laudato si’ peut nous aider à ré-enchanter le travail en lui donnant une autre perspective. La crise écologique nous remet en face de la première mission du travail, celle de « garder et cultiver le jardin du monde ». Certes, celle-ci impose des limites à la croissance économique, et oblige même à une redéfinition des modes de croissance : « C’est pourquoi l’heure est venue d’accepter une certaine décroissance dans quelques parties du monde, mettant à disposition des ressources pour une saine croissance en d’autres parties » (LS, 193). Mais en nous rappelant notre communauté de destin, le pape donne un horizon au travail : « servir la maison commune ». La maison commune est la maison de tous les vivants. Leurs chants peuvent nous aider à trouver notre tempo.

Bertrand Hériard-Dubreuil

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