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Numériques et civiques !

Non les hommes et femmes politiques ne détiennent pas seuls le pouvoir et la capacité de transformer la société : partout en France des citoyens imaginent et mettent en pratique des actions porteuses de transformations individuelles et collectives à la faveur des nouvelles technologies. Avec eux, Armel Le Coz, un jeune entrepreneur, invente la démocratie de demain : numérique, horizontale, participative. Responsables a recueilli son témoignage

Vous êtes designer de formation, diplômé de l’Ecole de design industriel de Nantes. Qu’est-ce qui vous a mené à vous intéresser au fonctionnement de notre démocratie et à la gestion des affaires citoyennes ?

Armel Le Coz
Lors de mes études, j’ai réalisé que les principes du design pouvaient parfaitement s’appliquer à la construction des politiques publiques. Pourquoi en effet ne pas chercher à les rendre plus désirables et créatives, à essayer de mieux répondre aux besoins des usagers, c’est-à-dire des citoyens ? Il se trouve qu’à ce moment-là, j’ai eu l’occasion de travailler avec la 27ème région, un laboratoire d’innovation qui propose de mieux comprendre les situations du point de vue des bénéficiaires visés, de les associer à des tests et des simulations et de réaliser des prototypes de solutions pouvant ultérieurement être déployées avec de meilleures chances de succès. Puis j’ai travaillé à la FING (Fondation internet nouvelle génération), un think tank qui aide les entreprises, les institutions et les territoires à anticiper les mutations liées aux technologies et à leurs usages. J’y ai rencontré une personne qui, forte d’une expérience en cabinet de lobbying, avait envie de créer un lobby de citoyens. Ensemble nous avons fondé Démocratie ouverte, un collectif citoyen indépendant qui agit pour faire advenir une société ouverte, plus transparente, participative et collaborative, en repérant, mettant en réseau et accompagnant les innovateurs démocratiques et initiatives citoyennes inédites. Nous incitons à la fois les citoyens à faire entendre leur voix et gagner en pouvoir d’agir, et les élus et administrations à gagner en efficacité et légitimité en leur proposant des outils et méthodes. Il s’agit de tester de nouvelles manières de faire de la politique en parallèle à l’action de la puissance publique !

Pourquoi est-il nécessaire de faire de la politique autrement ? Quel est votre constat de départ en la matière ?

A. L C.
L’étymologie nous enseigne que la « démocratie » incarne le pouvoir du peuple. On imagine des citoyens dotés d’un réel pouvoir d’agir et partie prenante des décisions publiques. Or nous le savons, nous vivons une crise démocratique : nous sommes loin de cet idéal démocratique. Il ne s’agit pas de promouvoir une démocratie directe mais bien d’améliorer le fonctionnement de notre système représentatif. Je suis convaincu que le numérique peut apporter une renaissance démocratique. Les conditions en France sont favorables : le niveau d’éducation est élevé, il existe une culture démocratique ancienne et partagée, il y a beaucoup de jeunes diplômés soucieux de l’intérêt général et désireux de construire le bien commun.

Vous promouvez et accompagnez de nouvelles formes de mobilisation citoyenne. En quoi consistent-elles ?

A. L C.
Prenons l’exemple de « Parlement & Citoyens », premier projet que j’ai porté au sein de Démocratie ouverte : son objectif est de mobiliser l’intelligence collective, de faire participer les citoyens à l’élaboration des lois et de permettre aux parlementaires et citoyens de rechercher ensemble les solutions aux problèmes de notre pays. Il faut qu’il se passe quelque chose hors ligne ! Concrètement, à l’initiative de députés et sénateurs qui souhaitent associer les citoyens, chacun peut participer à la rédaction de la proposition de loi mais aussi soumettre des projets. Ces consultations en ligne sont un véritable anti 49-3 ! Elles n’ont rien de brutal et ont un caractère collaboratif…
Pour moi, le numérique donne du pouvoir car il dépasse la question du temps et de l’espace : chacun peut s’informer, se former, s’organiser avec d’autres citoyens et participer n’importe quand et depuis n’importe quel endroit connecté à internet. Il permet de penser global et d’agir local, ce qui est tout à fait pertinent dans les territoires. Il offre aussi la possibilité de s’auto-organiser, par le partage de documents et d’informations, l’utilisation des e-mails et le travail collectif. Par exemple, lorsque des citoyens veulent construire une éolienne, le numérique leur apportera de la formation (via les MOOC), du financement (participatif) et des outils d’organisation. Bref, autant de chances pour accélérer le projet et lui donner de l’ampleur.

Pensez-vous que ce renouveau est prometteur d’une nouvelle relation entre les citoyens-administrés et l’État, susceptible de raviver la flamme démocratique ?

A. L C.
Deux logiques s’opposent actuellement au sein de notre modèle politique : celle de l’autoritarisme, incarnée par un chef qui décide, tranche et prétend agir pour l’intérêt général, de manière unilatérale et descendante, ou même, parfois, condescendante. Et celle de l’ouverture, de la répartition des pouvoirs entre le plus grand nombre. Cette voie nécessite une gestion collective de la complexité pour éviter l’écueil d’une démocratie où celui qui crierait le plus fort aurait raison et celui d’une participation citoyenne chronophage et inefficace qui aboutirait à un consensus mou : afin de réussir le pari de la mobilisation d’une intelligence collective dynamique. Le numérique fournit des outils à l’engagement et à l’organisation des citoyens

Ces nouvelles formes de mobilisation annoncent-elles selon vous une société basée sur le partage, visant le bien commun ?

A. L C.
Je ne crois pas que les nouvelles technologies soient bonnes ou mauvaises en elles-mêmes. Tout dépend de l’usage que l’on en fait : cherche-t-on à outiller le citoyen ou à le manipuler ? Les deux sont possibles avec la technologie. Ce qui est important, c’est donc la volonté politique, la posture et les gages de confiance. Elles peuvent diffuser des contre-vérités comme on l’a vu lors de la campagne présidentielle américaine et chercher prioritairement à exploiter les règles du jeu : par exemple, en soutirant des dons ou en vendant des données. Je ne crois pas non plus que le numérique améliore automatiquement les choses, ou ce serait de l’utopie. Ce qui est sûr en revanche, c’est qu’une transition démocratique se joue actuellement. Je pars d’ailleurs en « tournée citoyenne », dans le cadre du programme « Territoires hautement citoyens », à la découverte de territoires exemplaires et inspirants ayant réussi à libérer et mettre en mouvement les énergies citoyennes pour répondre localement aux défis sociaux, économiques et environnementaux. J’organise actuellement des rencontres entre élus, agents publics et innovateurs pour des échanges de bonnes pratiques. L’objectif de tous : favoriser l’implication des citoyens, les systèmes pair à pair, l’ouverture des données et des formats, le recours à l’intelligence collective et aux logiques de coopération, les logiques de biens communs.

Propos recueillis par Marie-Hélène Massuelle

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