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Vouloir l’Europe, un choix citoyen

Presque totalement absente des débats des Primaires, l’Europe reste au second plan de la campagne actuelle dont elle constitue pourtant un enjeu majeur : l’avenir de la France, comme de chacun des pays membres, en dépend intimement. Il se joue au moins autant à Bruxelles, Strasbourg, Berlin, Rome et ailleurs qu’à l’Elysée ou au Palais-Bourbon. Dès lors, tout citoyen a le devoir de s’interroger sur la position de chaque candidat vis-à-vis de l’Europe afin de la prendre en compte de façon éclairée et lucide dans son vote. Pour nous en convaincre, Claude Bardot ne mâche pas ses mots.

Depuis de longues années, l’Europe, l’Euro et la Commission de Bruxelles, sont accusés d’être la cause du déclin français, du chômage, de la stagnation économique. Cette recherche du bouc- émissaire est facile et nous aveugle sur nos propres faiblesses et erreurs.

Il y a des pays qui réussissent !
Or, certains pays, qui ont su prendre à temps les bonnes mesures, s’en tirent très bien : au premier rang desquels l’Allemagne, bien sûr, mais aussi les Pays-Bas, la Finlande, l’Autriche, et nombre de pays de l’Est européen, dont la Pologne, qui a vu son niveau de vie tripler depuis son entrée dans l’Union. Tous ces pays connaissent un taux de chômage acceptable. La balance commerciale de la zone Euro est globalement positive. L’euro est devenu la deuxième monnaie internationale derrière le dollar, et l’Union est la première puissance économique mondiale en termes de PIB. Si la croissance de la zone Euro est faible comparée à celle d’autres pays, elle est stable et ne connaît pas les variations « en yoyo » et les incertitudes qui caractérisent les économies de nombre d’autres pays. Il semble d’ailleurs que la croissance reprenne nettement. L’Euro et la politique de la BCE y sont largement pour quelque chose.

Devoir de mémoire
L’économie est importante. Faut-il le rappeler, l’Europe ne s’est toutefois pas faite sur un projet économique mais sur un projet politique pour lequel l’économie n’était qu’un moyen : il fallait créer entre les pays du Vieux Continent un sentiment de fraternité, une solidarité, une communauté de destin qui seuls pouvaient empêcher le retour des guerres et des affrontements fratricides qui ont ravagé notre continent depuis des siècles. Et cet objectif a été atteint au-delà de toute espérance. Au point même qu’on l’a oublié, et que l’on croit imprudemment que c’est définitivement acquis. Comme on croit que sont acquis les principes démocratiques qui sont le socle des valeurs communes de nos vieux pays : droits de l’homme, liberté d’expression et de circulation, égalité homme-femme, condamnation du racisme, laïcité, accueil des réfugiés, et tout ce qui fait le fondement de la démocratie.

Rien n’est acquis
Et pourtant, l’exemple américain est là pour nous montrer qu’une nation que l’on pouvait considérer comme l’un des piliers les plus solides de la démocratie peut se livrer au populisme, à l’autoritarisme, la confusion des pouvoirs, au repli identitaire, au mépris de la liberté de la presse et des règles démocratiques les plus élémentaires. On voit bien pourquoi certains bons apôtres « souverainistes » voudraient s’affranchir de la tutelle européenne, de la Cour des droits de l’homme, des règles du vivre ensemble : pour porter à leur tour de mauvais coups aux libertés, sous prétexte de sécurité vis-à-vis du terrorisme. Il ne s’agit pas pour eux de « redonner la parole au peuple » comme ils le prétendent, mais de les laisser mener en toute impunité leurs politiques xénophobes, racistes et liberticides ou leurs aventures économiques et monétaires. L’Europe est notre dernier rempart contre ce populisme mortifère qui monte à l’horizon. Les manifestants de Bucarest, comme hier ceux de Varsovie ou de Kiev, qui brandissent des drapeaux de l’Union, l’ont bien compris : l’Europe est le seul véritable garde-fou contre les menaces envers les libertés et la démocratie.

Avancer par des coopérations renforcées
Alors comment redonner vie et vigueur au projet européen ? Comment réconcilier les peuples avec l’Europe ? La solution passe-t-elle par une « refondation » de l’Europe, comme on l’entend souvent dire ? Il ne faut pas se faire d’illusion : dans la situation actuelle, on ne voit pas comment relancer une discussion à vingt-sept sur un nouveau traité. Et pas plus à six, douze ou dix-huit. Il faut donc faire avec ce que l’on a, c’est-à-dire les traités actuellement en vigueur, et notamment le traité de Lisbonne. Car celui-ci comporte nombre de dispositions, comme les « coopérations renforcées », qui permettent d’avancer à quelques-uns dans des domaines qui ne sont pas pour le moment de la compétence de l’Union, alors même que les opinions publiques lui reprochent son inaction :
—  La coopération en matière de défense : la défense et la sécurité sont une demande forte des opinions publiques européennes, mais qui se heurte au refus des États de déléguer la moindre souveraineté dans ce domaine sensible.
—  L’énergie : alors même que les États membres sont tributaires les uns des autres, chacun entend avoir sa propre politique énergétique et, par exemple comme l’Allemagne l’a fait en 2012 sans consulter ses partenaires, décider de bannir le nucléaire. Une Agence européenne de l’énergie serait particulièrement utile face aux pays producteurs, Russie en tête.
—  L’environnement : L’Europe est à la pointe de la lutte contre le réchauffement climatique, mais en ordre dispersé, l’Allemagne reprochant à la France la menace que font peser sur elle ses centrales nucléaires, et la France accusant l’Allemagne de polluer l’air européen avec ses centrales à charbon.
—  L’immigration : le manque de coopération et le jeu « perso » de Mme Merkel face à la vague d’immigrés suscitée par le drame syrien est à l’origine de la défiance grandissante vis-à-vis de l’Europe et de la Commission. Mais les États membres sont incapables de résoudre seuls ce problème redoutable : la solution ne peut être que commune.
—  La politique économique et financière autour de l’Euro, de façon à établir des règles budgétaires communes pour les pays qui partagent la même monnaie et des objectifs communes de développement.
—  La lutte contre la désindustrialisation et le chômage. Même si on peut reprocher à la Commission et au Conseil européen d’avoir trop souvent cédé aux sirènes libre-échangistes et d’avoir trop largement ouvert les frontières européennes à la concurrence chinoise sans souci de réciprocité, le chômage est bien plus lié aux politiques inadaptées de certains États membres, dont la France, qu’à une politique européenne.

Si la France, l’Allemagne, l’Italie et quelques autres veulent aller de l’avant, la voie est ouverte. Les instruments institutionnels, les forces vives existent. Seule a manqué jusqu’à présent la volonté politique. Il est urgent à cet égard que la France reprenne le flambeau de la construction d’une Europe unie, si délaissé. C’est là son rôle historique, son avenir et celui des autres membres. Sachons-nous en souvenir en mai prochain.

Pour une Europe forte et consciente de ses responsabilités

« On le voit par exemple avec le projet européen. A sa création, et pendant longtemps, il a été mobilisateur, même si on pouvait s’opposer à son sujet. Il s’est construit grâce à une poignée d’hommes réalistes et visionnaires à la fois, qui y ont cru, à force de discussions, négociations, et respect de l’autre. Aujourd’hui, ce projet politique semble s’être perdu dans un fonctionnement gestionnaire, marchand et normatif qui n’intéresse plus personne. Le risque est d’oublier ce que la construction européenne a permis, non seulement la paix dans une région si longtemps ravagée par tant de guerres à répétition, mais une ouverture et un enrichissement mutuel par la libre circulation des personnes, des biens et des idées. Il faut reprendre le projet européen, lui redonner son souffle politique et démocratique. Une nation ne peut répondre seule à ses défis, et un projet européen repensé peut et doit précisément permettre le respect et l’expression des identités nationales et régionales. Une véritable cohésion ne supprime pas les pluralités mais les fait travailler dans un sens commun. Dire cela va à l’encontre de beaucoup de discours ambiants. Pour un tel chantier, il nous faudra de vrais européens, politiquement courageux et créatifs, qui ne privilégient ni n’opposent la scène nationale à celle européenne. Nous sommes convaincus qu’il ne peut y avoir d’avenir pour notre pays que dans une Europe forte et consciente de son histoire et de ses responsabilités dans le monde. »

Dans un monde qui change, retrouver le sens du politique, chapitre VII, Conseil permanent de la Conférence des évêques de France, Bayard

L’Europe vue par les Allemands

« Il n’y a nullement lieu de glorifier l’Europe, poursuit-il. Elle n’a jamais connu d’âge d’or et n’en connaîtra jamais. Elle est uniquement le théâtre d’une incessante lutte pour l’humanité, la liberté et le droit, la justice et la démocratie. » Franck-Walter Steinmeier, alors ministre des Affaires étrangères allemand, le 26 janvier 2017 à Paris
« Après le Brexit, si les ennemis de l’Europe marquent encore des points aux Pays-Bas et en France, alors le plus grand projet civilisationnel du XXe siècle, l’Union européenne, risque de s’effondrer ». Sigmar Gabriel, alors président du parti social-démocrate (SPD) le 26 janvier 2017 à Berlin.

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