Jacques Nieuviarts
Exégète assomptionniste, chroniqueur et auteur de plusieurs ouvrages.
Jacques Nieuviarts a notamment traduit Isaïe dans “La Bible des écrivains, nouvelle traduction”, avec Pierre Alféri.
Jacques Nieuviarts
Exégète assomptionniste, chroniqueur et auteur de plusieurs ouvrages.
regard spirituel
Temps de lecture estimé : 10 minutes
Dans la bible, changer de nom, un projet de Dieu
Toujours lié à l’identité profonde d’un être, le nom signe aussi dans la bible une rencontre avec Dieu. Décryptage de Jacques Nieuviarts, exégète assomptionniste.
Aux commencements, Dieu modela l’homme et la femme, mais encore toutes les bêtes sauvages et les oiseaux du ciel, et les amena à l’homme pour voir comment celui-ci les appellerait : chacun devait porter le nom que l’homme lui aurait donné (Gn 2,19). Confiance infinie de Dieu. Responsabilité de l’homme. Caïn lui-même devint un constructeur de ville et il donna à la ville le nom de son fils, Hénok (Gn 4,17). Et de génération en génération, l’on nomma les descendants, souvent en ajoutant le pourquoi reliant le nom à une étymologie populaire ou traditionnelle. A Babel, fruit d’une folie démesurée, ils se dirent cependant : « Faisons-nous un nom et ne soyons pas dispersés sur toute la terre ! » (Gn 11,4). Orgueil, car le nom se reçoit mais ne se « fait » pas !
Recevoir un nouveau nom : marque de Dieu et d’une promesse
C’est peut-être d’Abraham qu’il faut parler en tout premier lieu. Il s’appelait Abram au temps de son appel : « mais voici mon alliance avec toi, dit le Seigneur : tu deviendras père d’une multitude de nations ! Et l’on ne t’appellera plus Abram, mais ton nom sera Abraham, car je te fais père d’une multitude de nations. » (Gn 17,4–5) Les linguistes discuteront l’étymologie, le croyant, non. La promesse s’inscrit dans le nom et dans l’histoire.
Il en va de même pour Sara. « Dieu dit à Abraham : “Ta femme Saraï, tu ne l’appelleras plus Saraï, mais son nom est Sara. Je la bénirai et même je te donnerai d’elle un fils ; je la bénirai, elle deviendra des nations, et des rois de peuples viendront d’elle.” » (Gn 17,15–16) Le nom de Sara n’est plus marqué du « i » marquant le possessif. Elle est libre. Et en hébreu, elle, comme Abraham, insiste la lecture juive, portent dans leur nouveau nom la lettre « h » que l’on trouve deux fois dans YHWH, le nom de Dieu. Leur nouveau nom porte le signe de Dieu et de sa promesse à l’infini.
Agar elle-même, la servante ou l’esclave, sera bénie : « Je multiplierai tellement ta descendance, qu’on ne pourra pas la compter », dit le Seigneur. Son fils portera le nom de l’exaucement de son cri de détresse : Ismaël « car le Seigneur a entendu ta détresse » (Gn 16,10–11). Le fils qu’enfantera Sara recevra le nom d’Isaac. Si le fait est sobrement rapporté (Gn 21,3), le lecteur de la bible sait que ce nom résonne – en une étymologie toujours très libre – du sourire ou du rire du doute de Sara quand les visiteurs du désert ont annoncé sa naissance à Abraham au Chêne de Mambré (Gn 18).
Donner un nom aux lieux : reconnaître l’intervention de Dieu
De nombreux lieux portent dans la bible la marque de Dieu et la mémoire de son intervention dans l’histoire. La liste serait longue, dès le livre de la Genèse. Ainsi en particulier lorsqu’Abraham est prêt à sacrifier son fils à Dieu. Il est arrêté net dans son geste, on le sait, par l’ange de Dieu et levant les yeux, il aperçoit un bélier pris par les cornes dans un buisson. Il l’offre alors en holocauste à la place de son fils et donne à ce lieu le nom de « Le Seigneur pourvoit » (Gn 21,13–14).
Lorsque Jacob fuit son frère Esaü, bivouaquant en chemin, il a durant son sommeil un songe dans lequel il voit une échelle touchant le ciel, et des anges qui montent et descendent. « En vérité, Le Seigneur est en ce lieu et je ne le savais pas ! », s’écrie Jacob à son éveil. « A ce lieu, il donna le nom de Béthel [c’est-à-dire maison de Dieu], mais auparavant la ville s’appelait Luz » (Gn 28,16–19). Ce lieu portera la signature de sa rencontre avec Dieu.
De même Jacob changera de nom dans son combat avec l’inconnu, dont il découvrira à l’aube que c’était l’ange de Dieu. Il ne le lâcherait pas que celui-ci ne l’ait béni ! Cette bénédiction sera accompagnée ou signée d’un nouveau nom : « On ne t’appellera plus Jacob, mais Israël, car tu as été fort contre Dieu et contre les hommes et tu l’as emporté » (Gn 32,28–29 et encore 35,10 !). Si l’étymologie du nom est très libre, elle sera désormais décisive pour le lecteur de la bible. Le lieu de cette rencontre portera lui aussi la signature de Dieu. Jacob lui donne le nom de Penuel (c’est-à-dire Face de Dieu), « car, dit-il, j’ai vu Dieu face à face et j’ai eu la vie sauve » (Gn 32,31). En un autre lieu, il construira des huttes pour son bétail, et l’on donnera à l’endroit le nom de Sukkot (Gn 33,17). L’histoire des Patriarches marque la terre, en mille lieux qui portent le signe de l’histoire de Dieu.
Le nom, rappel d’une histoire
Jacob donna le nom de Béthel au lieu où Dieu lui avait parlé (Gn 35,15). Lorsque Rachel meurt en couches, elle appelle dans un dernier souffle son fils Ben-Oni (fils de ma douleur), mais son père l’appela Benjamin (le fils de la droite !) (Gn 35,17–18). Inversion du nom, ouverture d’un autre programme de vie.
Lorsque Jacob ou Israël bénit les fils de Joseph, il a de même ces mots : « Que l’Ange qui m’a sauvé de tout mal bénisse ces enfants, que survivent en eux mon nom et le nom de mes ancêtres, Abraham et Isaac, qu’ils croissent et multiplient sur la terre ! » (Gn 48,14–16) Plus que la survivance du nom, c’est la survivance de la promesse et du plan de Dieu sur eux dont il s’agit. Le nom leur est étroitement lié.
Dieu donne aussi son nom, se rendant accessible
Depuis le buisson ardent, Dieu adresse ces paroles essentielles à Moïse : « YHWH, le Dieu de vos pères, le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et le Dieu de Jacob m’a envoyé vers vous. C’est mon nom pour toujours, c’est ainsi que l’on m’invoquera de génération en génération » (Ex 3,15). C’est une révélation essentielle car, dit-il aussi, « Je suis apparu à Abraham, à Isaac et à Jacob comme El Shaddaï, mais mon nom de YHWH, je ne le leur ai pas fait connaître » (Ex 6,3). Ainsi, de génération en génération, l’on pourra nommer Dieu, non d’un nom générique, mais d’un nom propre, par son nom, ce qui signifie l’ouverture rendue possible d’un dialogue et d’une relation (cf. Ex 33,7–11).
Trois longs chapitres appelleront le peuple à la sainteté à la façon de Dieu. Ce seront de multiples commandements, dont le premier justement n’en est pas un : « Je suis le Seigneur ton Dieu qui t’ai fait sortir du pays d’Égypte, de la maison d’esclavage » (Ex 20,2). Ils s’achèvent par ces paroles dans lesquelles revient le Nom de Dieu comme sa présence elle-même : « Voici que je vais envoyer un ange devant toi, pour qu’il veille sur toi en chemin et te mène au lieu que je t’ai fixé. Ecoute sa voix, ne lui sois pas rebelle, mon Nom est en lui » (Ex 23,20–21). On comprend que dès lors l’on ne fera pas mention « du nom d’autres dieux » (Ex 23,13) !
Moïse demandera encore à Dieu de voir sa face et percevoir clairement sa présence à ses côtés. Sa prière est pathétique : « Fais-moi de grâce voir ta gloire. » – « Je ferai passer devant toi toute ma beauté et je prononcerai devant toi le nom de YHWH [et donc sa présence elle-même]. Je fais grâce à qui je fais grâce et j’ai pitié de qui j’ai pitié. Mais tu ne peux pas voir ma face, car l’homme ne peut me voir et vivre. » (Ex 33,18–20 ; trad. B.J.) Ainsi le nom de YHWH connait-il dans la bible plusieurs traductions, et la rencontre du Seigneur se vit pour Moïse face à face dans le chapitre 33 de l’Exode, et l’instant d’après, ne se fait que dans la distance du mystère. Ainsi parle la bible selon les diverses traditions qui la constituent.
Intimité de la personne et projet de Dieu
Le Nouveau Testament attache la même importance au nom. Ainsi lorsque tous veulent appeler Zacharie l’enfant (Jean-Baptiste) qui vient de naître. Elisabeth refuse très clairement : « Non, il s’appellera Jean », nom qui est confirmé par Zacharie son père, qui sur le champ retrouve la parole (Lc 1,59–64) !
Marie enfante un fils et l’ange dit en songe à Joseph « tu l’appelleras du nom de Jésus, car c’est lui qui sauvera son peuple de ses péchés » (Mt 1,21). Etonnamment, cela accomplit l’oracle d’Isaïe (7,14) : « Voici que la vierge concevra et enfantera un fils, et on l’appellera du nom d’Emmanuel, ce qui se traduit : “Dieu avec nous” » (Mt 1,22–23). Des paroles qui confirment pour Matthieu l’identité de Jésus. Pour Matthieu, les deux noms de Jésus et Emmanuel n’en font qu’un !
Et Jésus apprendra à ses disciples à partager sa prière, dont les premiers mots résonnent particulièrement désormais : « Vous donc, priez ainsi : Notre Père qui es dans les cieux, que ton Nom soit sanctifié… » (Mt 6,9). Qu’ainsi son être tout entier se révèle en tous, comme Jésus le dit dans la grande prière qui précède la Passion : « J’ai manifesté ton nom aux hommes, que tu as tirés du monde pour me les donner. Ils étaient à toi et tu me les as donnés et ils ont gardé ta parole » (Jn 17,6). Le grand prêtre demandera aussi aux apôtres « par quel pouvoir ou par quel nom » ils ont guéri l’infirme de la Belle Porte du temple (Ac 4,7). Lui et ceux qui l’entourent le pressentent : le nom, c’est la présence de Dieu en eux et celle du Christ qu’ils annoncent.
Des noms qui tracent un chemin
Lorsque Jésus institue les Douze, il donne à Simon le nom de Pierre (Mc 3,16), fondation pour l’Eglise (Mt 16,18). A Jacques et Jean, le nom de Boanergès, c’est-à-dire fils du tonnerre (Mc 3,17 ; cf. Lc 9,54). Saul est également appelé Paul sans qu’en soit précisée la raison (Ac 13,9).
Peut-être faut-il achever ce trop rapide parcours dans la bible par ce magnifique passage de l’Apocalypse, dès le chapitre 2 : « celui qui a des oreilles, qu’il entende ce que l’Esprit dit aux Eglises : au vainqueur, je donnerai de la manne cachée et je lui donnerai aussi un caillou blanc, un caillou portant gravé un nom nouveau que nul ne connaît, hormis celui qui le reçoit » (Ap 2,17).
Ainsi en est-il de tout nom nouveau amoureusement donné !
Pour aller plus loin
Jacques Nieuviarts a notamment traduit Isaïe dans “La Bible des écrivains, nouvelle traduction”, avec Pierre Alféri.